Inde : Les pauvres sont à vendre
Le 05/06/2007 à 0 h 00 - par Johanna Nezri

A l’heure où l’Inde découvre les chiffres exceptionnels de sa croissance économique (+9.4% en un an), la plus forte depuis vingt ans, l’une de ses places fortes financières, la ville de Bombay, met en vente l’un des plus gros bidonvilles du pays. Stupéfaction.

« Vends terrain de 214 hectares à Bombay, proche de l’aéroport, prix de mise en vente : 2.3 milliards de dollars ». Voici à peu de choses près le type de petite annonce publicitaire qui circule dans les journaux de vingt pays à travers le monde. Rien de très intriguant en Inde, deuxième croissance économique du monde, et dans une ville, Bombay, où le prix de location d’un bureau est plus cher qu’à Paris ou à Hong Kong. A ceci près qu’entre six cent mille et un million de personnes vivent déjà sur cet emplacement. Ils sont tanneurs, couturiers, cuisiniers mais aussi cadres supérieurs. Ils vivent dans le plus grand bidonville d’Asie du Sud est, à Dharavi, dans un quartier qui longe l’aéroport de Bombay.

En Inde, la spéculation immobilière n’est pas un phénomène nouveau. Mike Davis, universitaire américain, dénonçait déjà l’année dernière dans son livre « Planet of slums » (éd. Verso) la pratique de ces spéculateurs spécialisés qui nettoyaient les bidonvilles pour les revendre à prix d’or. Pour Kalpana Sharma, écrivain et journaliste indien, « Les habitants de Dharavi ne sont pas déçus mais tristes qu’un plan de développement ait pu être conçu sans prendre en compte leur avis. Ce projet a eu très peu de considération envers les histoires complexes qui ont fait de ce bidonville un site d’une extraordinaire productivité ». Depuis neuf mois, le gouvernement de l’Etat de Maharashtra planchait sur un plan de développement de Dharavi avec l’aide d’ingénieurs, d’urbanistes et d’étudiants en architecture. Les étudiants de la Kamala Raheja School of Architecture de Mumbai (Bombay), sont allés à la rencontre  de nombreux habitants de ces bidonvilles et il est apparu nécessaire de tenir compte des suggestions de ces habitants. Mais le résultat ne fut pas celui escompté. Après avoir évalué la complexité et la durée que pourrait prendre la mise en route du projet, le gouvernement abdiqua. Et met aujourd’hui aux enchères ce qu’il appelle « L’opportunité du millénaire ». Kalpana Sharma, tout comme Jean-Joseph Boillot, économiste spécialiste de l’Inde, pointe du doigt le problème du relogement. La mairie a garanti qu’elle relogerait gratuitement 57 000 familles soit 300 000 personnes mais pour l’auteur de l’« Economie de l’Inde », (éd. La Découverte) ce n’est pas un gage de vérité, d’autant qu’il y aurait jusqu’à un million de personnes dans le bidonville de Dharavi. « Il y a beaucoup de corruption en Inde, on promet des choses qui ne seront pas réalisées. Il y a un trafic de papier, il faudra peut-être témoigner du statut de résident pour être relogé. Alors on peut se demander qui pourra vraiment retrouver un toit. D’autre part, les habitants des slums (terme générique pour bidonville, ndlr) servent à alimenter la vie des quartiers et si on les reloge loin, on les voit mal revenir pour continuer leurs petits commerces ». D’après Kalpana Sharma, l’absence de résistance organisée face au projet n’est pas synonyme d’acceptation.

Dans un article datant de 2006 (in Le monde diplomatique), Mila Khalon, journaliste indienne, décrivait Bombay comme la nouvelle Amérique avec ses complexes cinéma, ses restaurants gastronomiques et centres commerciaux bondés de produits importés d’Occident. Ce nouveau projet immobilier qui se construira sur le bidonville de Dharavi et qui doit abriter un golf, des écoles privées et un hôpital, n’en sera qu’un de plus.

 

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